« L’obligation de réciprocité est au fondement de la relation sociale »

Jérôme Courduries (Crédit : Jean-Luc Douat)

Jérôme Courduries (Crédit : Jean-Luc Douat)

Chaque don appelle un contre-don. Pour Jérôme Courduries, anthropologue, l’argent payé par les parents intentionnels lors d’une GPA est un contre-don, une façon d’assécher le sentiment de dette qu’ils ont envers la gestatrice. Entretien.

Votre travail d’anthropologue vous amène à étudier les relations qui se tissent entre les gestatrices et les parents intentionnels au cours d’une GPA. Quelle est pour vous la nature de cet échange ?

L’anthropologie nous apprend que l’obligation de réciprocité est au fondement de la relation sociale. Dans la vie de tous les jours, lorsqu’on nous donne quelque chose on se sent en dette et l’on se doit de rendre, d’une manière ou d’une autre, même si ce n’est pas un contre-don tout à fait équivalent. A mon sens, l’argent qui circule lors d’une GPA est un moyen pour les parents intentionnels d’essayer d’assécher leur sentiment de dette envers la gestatrice. Si ce contre-don n’existe pas, on prend le risque de rompre le lien social. Dans nos sociétés, dès que de l’argent circule entre deux individus on considère qu’il s’agit de commerce. Je pense pour ma part que s’il y a des sommes d’argent importantes qui circulent dans une GPA ce n’est pas pour autant qu’il faut y voir systématiquement le signe que quelque chose s’achète et se vend. Je suis très gêné par les gens qui pensent que, parce que de l’argent circule, c’est forcément une manière pour des couples infertiles de louer un ventre ou d’acheter un enfant.

A qui sert exactement la somme d’argent versée par les parents intentionnels dans l’hypothèse où c’est un contre-don ?

Cette compensation sert aux deux interlocuteurs de l’échange. L’argent que reçoit la gestatrice lors d’une GPA pour son propre bénéfice participe aussi à atténuer chez les parents intentionnels le sentiment qu’ils sont extrêmement redevables à la femme qui a porté leur enfant. Mais j’insiste sur le fait que le contre-don ne vient pas niveler les positions de l’un et de l’autre. Dire qu’il y a réciprocité dans la relation sociale ne signifie pas qu’il y a égalité entre les deux acteurs. Ça signifie simplement que chacun essaie de faire sa part dans la relation.

Comment se joue la notion de don / contre-don dans les pays où les gestatrices sont simplement défrayées, par l’Etat par exemple ? Qu’est-ce qui remplace cette circulation d’argent entre les parents intentionnels et la gestatrice ?

L’argent n’est évidemment pas la seule manière de compenser ce sentiment de dette. Il y a d’autres formes de contre-dons qui s’opèrent, dont la teneur est très variable. Il peut s’agir de donner une place prépondérante à la gestatrice dans la vie de la famille qu’elle a contribué à créer. Ou parfois simplement de la considérer comme une personne à part entière. Personne – mis à part les intermédiaires sans doute – n’a envie de faire de la GPA un acte marchand. C’est un fantasme de Sylviane Agacinski et de certaines autres illuminées. Mais il se trouve que dans notre société il n’y a pas beaucoup de compensations à mettre en circulation pour compenser le sentiment de dette qui fait suite à un don de cette importance.

Cela signifie-t’il que le don est si important qu’il est impossible de faire un contre-don sans faire circuler de l’argent ?

Dans nos sociétés, nous pensons que l’argent pervertit la relation. Il faut donc qu’il ne se voit pas quand il circule. Quand on le voit, alors il salit la relation, il devient diabolique. C’est pourquoi, dans certaines situations, il faut que les représentations dont l’argent peut être porteur soient neutralisées. Si la GPA devait être un jour encadrée en France, ce qui paraît loin d’être acquis aujourd’hui, il n’y a pas de raison de penser que, pour les gestatrices françaises et pour les parents intentionnels, l’argent ne soit pas une manière signifiante de compenser un don de cette nature. Je comprends qu’une femme accepte de porter un enfant pour autrui à condition qu’il y ait une forme de compensation financière. Imaginons qu’un jour on légifère et on encadre la GPA sur le sol français ; alors je pense souhaitable qu’il n’y ait pas d’intermédiaire de type commercial entre les femmes porteuses et les parents d’intention car je ne défends pas un modèle capitaliste de la GPA. Pour ces raisons il me semble utopique de penser que l’on pourrait légaliser la GPA en France sans faire appel à l’Etat. Je pense que ce n’est pas envisageable du fait de nos représentations. Il est amusant de constater d’ailleurs que la circulation d’argent n’est pas exclue des techniques procréatives aujourd’hui légales en France. Par exemple, les techniques de Fécondation In Vitro coûtent suffisamment cher pour qu’au bout de quatre tentatives la sécurité sociale ne les rembourse plus, et je n’ai jamais entendu aucun intellectuel s’étonner que ça coûte de l’argent. Dans ce cas, l’argent ne transite pas directement entre le couple demandeur et l’équipe médicale qui lui permet de devenir parents. Il transite par l’Etat par le biais de la sécurité sociale. C’est intéressant d’observer qu’à partir du moment où l’argent transite par un intermédiaire que tout le monde reconnaît comme étant légitime, puisqu’il est une émanation de la collectivité des citoyennes et citoyens, il perd sa connotation marchande.

Y’a-t’il des pays où la GPA est gratuite ?

Je ne connais pas de situation de GPA gratuite si ce n’est au Brésil. C’est une configuration particulière. Le parlement, l’assemblée fédérale, les états fédérés, le gouvernement fédéral n’y ont pas autorisé explicitement la GPA. Elle a été ouverte par le conseil fédéral de médecine qui l’a organisée dans un cadre strictement médical et familial. La gestatrice doit être un parent proche des parents intentionnels : une sœur, une tante …  Il n’y a pas de circulation d’argent ni d’intermédiaires commerciaux.

Comment expliquez-vous cette situation particulière ?

A mon avis, on a pensé la GPA ainsi au Brésil parce qu’on a l’habitude, depuis longtemps, dans les milieux populaires des grandes villes brésiliennes, de voir les enfants circuler dans la parenté. Jusque-là les enfants y étaient adoptés au sein de la parenté, de façon informelle, par des couples homme/femme ou un oncle célibataire qui n’avaient plus ou pas d’enfants à la maison. Ils savaient très bien qui étaient leurs parents d’origine, rien n’était caché. Ils ne restaient pas forcément ad vitam aeternam chez leurs parents adoptifs, ils pouvaient revenir après quelques années. Ces pratiques se modifient, du fait de l’uniformisation internationale des procédures d’adoption induite par la convention de La Haye. Cette forme de circulation d’enfant a été très courante dans l’histoire des sociétés humaines, même dans certaines régions en France, mais on ne l’a plus à l’esprit. Dans ma région, le Sud-Ouest, il ne se passe pas un cours où, quand j’évoque la circulation traditionnelle des enfants, il n’y ait quelqu’un qui me dise qu’une de ses connaissances a été élevée par sa tante, ou sa grand-mère, alors que ses parents habitaient à 20 ou 25 kilomètres.

En dehors du cercle familial, il y a une autre alternative pour justifier la circulation d’argent : considérer que la GPA est un travail rémunéré.

Il y a effectivement des femmes qui portent des enfants pour autrui et qui considèrent que c’est un travail. La sociologue d’origine indienne Amrita Pande a écrit un livre « Wombs in labor » sur son expérience de terrain dans l’ouest de l’Inde. Elle montre que tout laisse à penser que pour ces gestatrices indiennes, c’est effectivement un travail. Je me garderai bien de répondre à la question de savoir si l’on pourrait organiser ainsi la GPA en France. Pour accepter qu’une femme puisse porter un enfant tout en étant rémunérée, il faut considérer qu’elle peut disposer de son corps y compris pour gagner de l’argent. Je pense que notre pays n’est pas prêt à considérer les choses ainsi.

Quelle est la différence entre une gestatrice américaine payée pour une GPA, pour laquelle on parle de don et de contre-don et une gestatrice indienne payée aussi pour laquelle on parle de travail et de rémunération ?

Certaines personnes font cette césure pour des raisons idéologiques ou politiques. Moi, comme d’autres, la faisons en lisant les femmes qui s’expriment sous la plume de mes collègues. Les femmes indiennes considèrent que c’est un travail. Les femmes américaines que ce n’en est pas un. Les anthropologues et les sociologues ont l’habitude d’écouter leurs données de terrain, ils ne parlent pas à leur place.

Est-ce que ce n’est pas lié au fait qu’aux Etats-Unis le corps de la femme étant considéré comme indisponible il est impossible de l’utiliser en étant rémunéré, on doit donc faire passer la GPA pour un don ? Tandis qu’en Inde, ce tabou n’existant pas, on parle plus facilement de travail ?

C’est possible, mais je crois que c’est davantage lié au contexte culturel et économique. En Inde, c’est l’occasion pour les femmes de gagner significativement plus d’argent qu’elles n’en gagnent usuellement en travaillant en usine – et dans des conditions qu’elles jugent elles-mêmes autrement moins difficiles. Amrita Pande montre qu’elles en retirent des bénéfices matériels mais aussi symboliques, notamment quant à leur place dans leur couple et dans leur famille. Dans ce contexte, on ne peut pas résumer les choses simplement. Ces femmes considèrent que la GPA est un travail, mais ce n’est pas que ça. Je ne fais pas de différence idéologique entre la situation des femmes indiennes et celle des femmes nord-américaines.

 

Propos receuillis par Mathieu Nocent, en Avril 2015.

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2 réflexions au sujet de « « L’obligation de réciprocité est au fondement de la relation sociale » »

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