« Les gestatrices indiennes ne sont pas des victimes »

Sharmila Rudrappa (DR)

Sharmila Rudrappa (DR)

Selon Sharmila Rudrappa, la gestation pour autrui (GPA) pratiquée à Bangalore est un facteur d’émancipation et d’exploitation pour les femmes. Cette sociologue américaine estime que l’organisation du marché du travail en Inde favorise le développement du travail procréatif. Entretien.

Vous avez étudié le marché de la gestation pour autrui dans la région de Bangalore, en Inde. Comment se passe le recrutement des gestatrices dans cette ville?

Je me suis intéressée à cette région pour la première fois en 2008, en tentant de rencontrer des gestatrices via les agences. Je n’ai pas été très bien reçue, mais j’ai néanmoins pu rencontrer une dizaine de gestatrices. La plupart d’entre elles étaient employées dans l’industrie textile. Je suis donc revenue en 2011, pour faire une étude comparée de la marchandisation du travail dans ces deux industries: le textile et le travail reproductif. J’ai ainsi rencontré 70 gestatrices. Je voulais comprendre ce choix professionnel qu’elles faisaient: pourquoi la GPA plutôt qu’un autre choix?

A Bangalore, où l’industrie textile est très présente, les femmes sont recrutées au sein même des usines par des agents dont c’est le métier. Ces agents servent de lien social et leur rôle d’intermédiaire entre les futures gestatrices et les agences de GPA est essentiel. Ils se créent un réseau au fil des années qui nourrit les agences.

Comment expliquez-vous que les employées des usines de textile soient une source de recrutement aussi importante pour les agences de GPA ?

Les employées y sont en grande majorité des femmes entre 20 et 30 ans, l’âge idéal pour les agences de GPA. Par ailleurs, l’organisation du marché du travail en Inde est très favorable pour les agences. Dans le secteur textile, les contrats sont précaires et dépendent de l’intensité de la demande, dans un marché globalisé très fluctuant. Les employeurs n’ont pas de force de travail permanente et stable, ils ne recrutent que lorsqu’ils ont des commandes. C’est exactement comme cela que fonctionne le marché du travail reproductif – qui ne fait que reproduire un modèle existant.

Les femmes vendent souvent leurs ovocytes en premier lieu, puis elles deviennent gestatrices. Celles qui sont recrutées par les agences ne sont pas les plus pauvres. Elles appartiennent aux castes intermédiaires qui sont politiquement prédominantes dans le pays. Pour être gestatrice, il faut être en bonne santé et avoir des conditions de vie saines. Celles qui répondent à ces critères travaillent et ont des revenus. Elles ont des toilettes et l’eau potable chez elles, ce qui n’est pas si fréquent en Inde.

Y a-t-il d’autres secteurs d’activité dans lesquels des gestatrices sont recrutées ?

Selon certaines gestatrices, les recrutements sont de plus en plus récurrents dans des usines de bâtons d’encens.

Cependant, il est intéressant de noter qu’il y a aussi des secteurs auxquels les agences ne s’intéressent pas. Par exemple, les femmes qui travaillent comme aide-ménagères ou dans le service public, qui ont à peu près les mêmes revenus, sont très peu recrutées par les agences.

En effet, pour les recruteurs, c’est beaucoup plus simple d’aller à la sortie d’une usine que de chercher des gestatrices dans des foyers individuels. De même, le lien social entre une aide-ménagère et son patron est moins fragile que celui entre une employée d’usine et son employeur, même si l’exploitation existe dans les deux cas.

Qu’en est-il de l’exploitation dans le cadre des GPA?

Elle n’est pas moins importante ou douloureuse que dans le cadre de l’industrie textile, mais les femmes lui accordent plus de sens. Certaines me l’ont expliqué très joliment, en me disant: « Les habits que l’on fabrique, les gens les portent pendant quelques mois ou quelques années, puis ils les jettent. Mais quand on donne naissance à un enfant pour quelqu’un, on change des vies. C’est une expérience unique. » Ces femmes sont très lucides sur l’exploitation qu’elles subissent. Elles savent qu’elles sont sous-payées : elles gagnent environ 4000 euros par grossesse. Elles savent qu’on leur ment. Mais en quoi est-ce différent de ce qu’elles vivent par ailleurs, si ce n’est que cela implique leur corps ?

Quelle est l’attitude des agences de GPA vis-à-vis des gestatrices?

Il y a beaucoup de zones d’ombres dans l’activité des agences. Les gestatrices signent un contrat mais aucune de celles que j’ai rencontrées ne l’avait en sa possession. Quand je leur faisais remarquer que c’était illégal, elles me répondaient que l’agence gardait les contrats pour leur propre sécurité, pour éviter qu’elles ne les perdent. J’ai pu néanmoins consulter un modèle de contrat, et je me suis aperçu que dans la pratique, certaines clauses n’étaient pas respectées. Par exemple, si la gestatrice fait une fausse couche après quelques mois de grossesse, elle doit recevoir une rémunération quand même. Or aucune des gestatrices que j’ai rencontrées n’a reçu d’argent lors d’une fausse couche.

Les gestatrices sont-elles informées des risques qu’elles prennent lors de la grossesse ?

Non. Par exemple, lorsqu’elles signent leur contrat, elles ne sont pas informées qu’elles vont accoucher par césarienne d’un bébé prématuré – les agences planifient en effet les accouchements entre 36 et 38 semaines de grossesse. Les gestatrices ne sont pas non plus conscientes des éventuelles conséquences à long terme des hyperstimulations ovariennes, nécessaires pour faire une fécondation in-vitro (FIV), alors qu’elles peuvent être soumises à des doses d’hormones élevées jusqu’à trois ou quatre fois en trois ans, lors d’un don d’ovocytes puis lors de FIV dont certaines peuvent échouer. Elles ne savent pas non plus qu’elles ne resteront que deux ou trois jours à l’hôpital après la naissance de l’enfant par césarienne, et qu’il leur faudra payer si elles doivent prolonger leur séjour. Ces femmes font confiance aux médecins qui s’occupent d’elles. Puisqu’ils ne sont pas inquiets, pourquoi le seraient-elles ? Elles vivent dans l’instant présent et disent souvent : « Pour l’instant tout va bien. Si quelque chose arrive demain, je m’en chargerai demain. Pourquoi m’en préoccuper aujourd’hui ? ».

Comment se déroule le temps de la grossesse?

Les gestatrices vivent leur grossesse dans des dortoirs, mis à disposition par les agences, dans lesquels elles reçoivent de temps en temps la visite de leur famille. Cette organisation permet aux agences de contrôler l’ensemble de leurs travailleuses : coordonner leurs traitements, surveiller leur alimentation, être sûr qu’elles font bien leurs examens médicaux. Plusieurs dortoirs que j’ai visités à Bangalore sont équipés d’un système de vidéo-surveillance. J’ai questionné les femmes sur la présence de ces caméras, pour savoir si cela ne les gênait pas. Elles me répondaient que non. Les caméras de surveillance sont également présentes à l’usine et la discipline y est beaucoup plus sévère.

Selon vous, la vie de ces femmes dans les dortoirs serait donc presque luxueuse comparée à leur vie quotidienne lorsqu’elles travaillent à l’usine.

Oui, effectivement. La vie quotidienne de ces femmes est harassante. Elles se lèvent très tôt, s’occupent de leurs enfants, font les courses tous les jours parce qu’il n’y a pas de réfrigérateur, font la cuisine. Elles travaillent très dur. Lorsqu’elles arrivent dans les dortoirs, elles apprécient de pouvoir dormir le matin, qu’on leur fasse à manger, qu’on lave leurs vêtements. Ce sont presque des vacances.

La plupart du temps, les gestatrices comptent sur l’argent de la GPA pour inscrire leurs enfants, et particulièrement leurs filles, dans une école privée anglaise. Quand je leur demande ce qu’elles diraient si leur fille devenait mère porteuse, leur réponse est claire: « Pourquoi croyez-vous que je fais ce que je fais? Pour que ma fille n’ait jamais à faire ce choix. ». Tout cela reste donc douloureux, malgré le sens qu’elles donnent à leur acte.

En même temps, de forts liens d’amitié se créent entre les gestatrices. Elles sont engagées dans le même processus et ont beaucoup plus de points communs avec leurs camarades de dortoir qu’avec leurs voisins chez elles. Certaines d’entre elles m’ont dit qu’elles avaient gagné des sœurs pendant leur grossesse. J’ai notamment rencontré trois femmes qui envisageaient de refaire une GPA à condition qu’elles puissent la faire en même temps. Les gestatrices indiennes ne sont pas des victimes. Elles sont courageuses, drôles, volontaires, parfois en colère, comme n’importe qui.

Comment la GPA est-elle vécue par l’entourage des gestatrices ?

On entend souvent dire que les femmes indiennes qui portent un enfant pour autrui auraient honte de ce qu’elles font. Mais ce n’est pas ce que j’ai vu à Bangalore. Il me semble que c’est surtout le discours des agences, qui leur sert à justifier le fait de ne pas donner accès aux gestatrices et de les rassembler dans des dortoirs. Les maris de ces femmes sont au courant de leur démarche et doivent signer un formulaire mentionnant qu’ils ne déclareront pas être le père de l’enfant à naître. Ils rendent visite à leurs femmes dans les dortoirs mais, la plupart du temps, ils ne voient même pas l’enfant né de la GPA, ce qui peut être douloureux à vivre pour eux.

Est-ce que faire une GPA change le statut des gestatrices dans leur famille ?

Oui, absolument. En Inde comme dans la plupart des pays, les femmes gagnent moins que les hommes pour un même travail. Après une GPA, les gestatrices reçoivent 4000 euros d’un coup, ce que leur mari est incapable de faire. Elles deviennent alors les « hommes » de la maison. Elles le disent : pour elles, c’est un vrai facteur d’émancipation.

Les parents intentionnels ont-ils des contacts avec les gestatrices pendant la grossesse ?

Ils peuvent rendre visite aux gestatrices lorsqu’elles sont dans les dortoirs. Ils n’assistent généralement pas à l’accouchement mais le bébé leur est confié dès la naissance. Certaines gestatrices n’ont pas vu l’enfant dont elles ont accouché, elles ne savent même pas si c’est un garçon ou une fille. Après la naissance, elles quittent le dortoir et il devient plus difficile pour les parents intentionnels de les rencontrer. Théoriquement, ils peuvent se procurer leur adresse mais dans les faits très peu restent en contact, pour différentes raisons, dont la barrière de la langue. Je pense notamment à une mère intentionnelle qui souhaite rester en contact avec la gestatrice, pour honorer son travail. Cependant, cette mère n’arrive pas à construire une relation équilibrée avec la gestatrice: elle se retrouve dans une position hiérarchique, construite sur une notion d’employeur et d’employée, et cela la met très mal à l’aise. Elle continue de verser de l’argent à la gestatrice, et cela ne lui pose pas de problème financier en tant que tel. Mais elle le vit comme le prolongement de l’échange financier initial – et comme une impossibilité de passer à une relation sociale d’une nature affective. C’est la loi du marché. Lorsque le service est rendu, la relation s’arrête.

Certaines gestatrices voient leur geste comme un don et souhaiteraient également prolonger la relation. Mais un don se fait entre personnes égales par ailleurs – et appartenant à une même communauté. Ce qui n’arrive jamais en l’espèce. Et je ne blâme pas les parents en disant cela, ils se débattent eux aussi dans les difficultés.

Vous avez étudié la GPA en Inde tout en vivant aux Etats-Unis où la pratique est également courante. Comment compareriez-vous ces deux marchés?

Aux Etats-Unis, qui sont le plus grand marché de la GPA, le discours sur le don et l’altruisme domine, dans la GPA comme dans la vente d’ovocytes. Pourtant, une femme vend ses ovocytes plus cher si elle a fait ses études à Yale ou à Harvard plutôt que dans une université texane. De même, la demande pour des donneuses asiatiques étant plus forte à cause de clients venant d’Asie de l’Est, le prix de ces ovocytes est plus élevé. On est dans une logique de marché, mais les Américains sont tellement intégrés dans l’économie de marché qu’ils ne le questionnent plus. Autre exemple: la plupart des gestatrices sont des femmes de militaires, et ce n’est pas parce qu’elles sont plus altruistes que les autres. Simplement, les militaires ne sont pas très bien payés, ils déménagent souvent et bénéficient d’une bonne couverture médicale dont leurs femmes profitent. Les bases militaires sont donc des zones de recrutement parfaites pour les agences.

La GPA aux Etats-Unis n’est donc pas qu’une question d’argent mais ce n’est pas non plus qu’une question de générosité, c’est plus compliqué que ça. J’aimerai beaucoup travailler sur ce sujet mais c’est difficile. Les agences de GPA sont encore plus secrètes ici quant à leurs pratiques qu’en Inde, le marché du travail en général n’est pas transparent, et les gestatrices sont très protégées de l’extérieur par leur contrat et leurs agences. De fait, nous savons plus de choses sur la GPA en Inde qu’aux Etats-Unis !

Entretien réalisé en Novembre 2014,
Propos recueillis par Mathieu Nocent et Taina Tervonen

Publicités

4 réflexions au sujet de « « Les gestatrices indiennes ne sont pas des victimes » »

  1. Ping : Ce que vivent les mères porteuses indiennes [Sautez dans les flaques] | Yagg

  2. Ping : « Les gestatrices indiennes ne sont pas des victimes  | «CoRP

  3. Ping : Féminismes | Pearltrees

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s