Qui a peur de la Petite Masturbation Anonyme ?

© Baptiste Lignel

© Baptiste Lignel

A un moment donné, il va bien falloir que l’on mette sur la table les questions qui hantent les esprits dès lors que l’on envisage d’ouvrir la Procréation Médicalement Assistée (PMA) aux lesbiennes.

D’où vient cette grande frayeur qui paralyse ce gouvernement et ces parlementaires du Parti Socialiste tellement frileux sur ce sujet ? Lors d’un rendez-vous avec un député socialiste proche de Jean-Marc Ayrault, celui-ci nous l’avoua sans détours. Confier à deux femmes un enfant né d’un père et d’une mère, oui. Permettre à deux femmes de mettre au monde un enfant sans père, c’est beaucoup plus compliqué.

Est-ce que les femmes peuvent perpétuer l’espèce humaine sans autre concours des hommes que celui de leur donner leur sperme ? Parions que ce qui fait peur à ces hommes – puisque ces politiques-là sont des hommes dans leur très grande majorité – c’est la déchéance de l’espèce mâle.

Ce qui hante leurs nuits c’est la vision fantasmagorique sous-jacente : des hommes, élevés en batterie comme des cochons dans une porcherie, que l’on nourrit consciencieusement, que l’on dorlote, à condition qu’ils se masturbent quotidiennement, plusieurs fois par jour, un élevage intensif. Des hommes dont la valeur se réduirait à la quantité de liquide séminal secrété quotidiennement. Des hommes dominés par les femmes.  Des femmes qui n’auraient plus besoin d’eux pour avoir du sexe, du bon sexe, du sexe qui fait jouir, même plus besoin de leurs pénis, réduits à délivrer du sperme.

Se masturber devant X scènes lesbiennes mises en scènes par des hommes pour des hommes dans de multiples films pornographiques, oui. Se masturber pour le seul intérêt des femmes, pour la survie d’un monde qui serait devenu tout à coup matriarcal, non.

Autant le dire, ce monde-là n’est pas prêt d’advenir. Comment imaginer un tel retournement de situation trois siècles après que la marchandisation du fluide féminin, le lait maternel, ait commencé à décliner ? Le temps de l’allaitement mercenaire qui permettait aussi aux pères – rejetant la responsabilité de l’allaitement sur les épaules des nourrices – d’enfanter plus régulièrement leurs femmes n’est pas si lointain.

Il y a dans toutes les peurs une dimension irrationnelle qui les alimente dans l’ombre des choses qu’on ne dit pas mais que l’on pense intimement. En vérité, ces hommes-là ont peur de perdre leur virilité. Et les femmes qui les soutiennent peur de perdre une féminité qui n’existe que parce qu’elle fait écho à son pendant masculin. La soi-disant nécessité de la complémentarité des sexes n’est que l’expression polie et civilisée de ces peurs-là. Que l’homme devienne femme, et dominé. Que la femme devienne homme, et dominante.

Il se trouve que la réalité est toute autre : il ne s’agit pas d’inverser les rôles, il s’agit de les répartir mieux et de les mettre sur un pied d’égalité. Il ne s’agit pas de changer de dominance, il s’agit d’en finir avec elle. Le vaste champ d’études et de recherches qui portent sur le concept de genre s’emploie à déconstruire les stéréotypes pour mettre fin aux inégalités, fruits de la domination ancestrale des hommes sur les femmes.

La sphère intellectuelle s’est emparée il y a plusieurs dizaines d’années déjà de ce sujet éminemment politique. La culture, timidement certes, a pris le relais. Livres, films de fiction ou documentaires. Nous assistons aujourd’hui à l’entrée en force du politique qui s’intéresse enfin à un sujet délaissé depuis trop longtemps. Et l’on se désespère de voir que les opposants à l’égalité tirent plus vite et plus fort. Des forces obscurantistes que l’on comparera volontiers à celles mises à bas par le mouvement intellectuel du Siècle des Lumières. Même exploitation des superstitions, des fantasmes et des rumeurs. Même socle idéologique d’intolérance religieuse – catholique intégriste tout d’abord, maintenant islamiste. On déconstruit leur monde hiérarchisé alors elles menacent l’école, premier lieu du savoir, en jouant sur les peurs infondées et en organisant les Journées de Retrait de l’Ecole. Elles censurent les livres, les films, les pièces de théâtre qui ne répondent pas à leur orthodoxie. Le président de l’UMP Jean-François Copé dénonce un livre pour enfant « Tous à poil ». Les catholiques intégristes de Civitas essaient de faire censurer le film « Tomboy ». Le maire UMP du Perreux-sur-Marne Gilles Carrez retire son soutien au spectacle pour enfant : « La princesse qui n’aimait pas les princes ».

Mais que fait le pouvoir en place dans ce moment charnière où il s’agit de choisir notre modèle de société pour les dizaines d’années à venir ? Il tempère, il s’excuse, il avance puis recule. Il vote le mariage pour tous mais cède sur l’ouverture de la PMA aux lesbiennes. Il légalise l’homoparentalité mais renonce à repenser la famille. Il met en place les ABCD de l’égalité mais refuse une « théorie du genre » inventée par les défenseurs des stéréotypes, sources d’inégalités.

Maintenant que le sujet est sur la table, maintenant que le politique s’en est saisi, il ne peut plus être question de prudence, d’embarras ni de compromis. Il faut maintenant choisir son camp. Le gouvernement et la majorité en place comprendront-ils enfin que nous sommes dans une période où l’entre-deux n’a pas d’avenir ?

Texte : Mathieu Nocent

Merci à Baptiste Lignel pour sa photo. Pour découvrir son travail, cliquez ici.

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