François L via Vincent L

François Lambert (c) AFP/THOMAS SAMSON (Capture d'écran sur le site du Monde)

François Lambert (c) AFP/THOMAS SAMSON (Capture d’écran sur le site du Monde)

Lorsqu’il s’approche de moi je découvre un homme brun, cheveux courts, la trentaine, qui dégage quelque chose d’un peu mystérieux, entre nonchalance et détermination. Nous nous disons bonjour, François Lambert s’installe, il semble d’emblée très à l’aise. C’est la première fois que nous nous rencontrons. Il parle très librement, comme si nous nous connaissions depuis toujours. Il était très timide autrefois, me glisse-t’il. Depuis, il a pris des cours de théâtre. Depuis, Vincent Lambert son oncle a eu un accident de voiture, 5 ans de coma. Depuis, François dit s’être libéré du carcan familial.

La mère de François est la demi-sœur de Vincent, Pierre son grand-père est le père de Vincent. Pierre avait déjà un fils et une fille lorsqu’il rencontra Viviane, la mère. Viviane était en couple aussi, trois fils nés d’une première union. Vincent, l’ainé de leurs enfants communs, « cannibalisé » comme les autres par sa mère, aux dires de François. « Moi aussi. C’est pourquoi nous étions si proches. »

François, qui n’a connu son père que trois mois et à qui sa mère a donné son nom. « Nous avons tous deux eu l’impression de ne pas exister pour nos mères autrement que par le plaisir que leur procurerait un éternel nourrisson» me dit-il. « Nous avons tous deux conquis notre liberté. Si je suis redevable de quelque chose à mon oncle, c’est de faire en sorte qu’il ne dépende de personne, jusqu’au bout. »

François veut que cesse l’acharnement thérapeutique dont Vincent est victime. Les parents de Vincent s’y opposent, ils ont saisi la justice pour le maintenir « en vie ». La vie est sacrée pour ces disciples de la Fraternité Saint Pie X. Celle de leur fils encore plus que toute autre. François s’implique beaucoup dans une bataille qui semble être la sienne aussi. Vincent, tétraplégique, en état de conscience minimale, maintenu en vie artificiellement, lui permet de dépasser ses peurs et ses démons : « Maintenant ma mère quand elle me fait chier je ne lui réponds même pas. »

François parle aux médias, à tous les médias. On entend presque que lui. Les frères et sœurs de Vincent se taisent beaucoup, s’engagent peu. Il y a tant de tabous dans cette famille. Il a failli en crever de tous ces silences. Vincent était presque mort, et toujours le silence. Il a fallu qu’il parle, depuis il n’arrête plus. « Tant que Vincent n’est pas mort, pour moi il y a un combat. »

Un combat qui l’occupe à plein temps. Il a arrêté de suivre ses cours de droit en Décembre dernier. Habituellement, il travaille 6 mois par an. Il consacre les autres 6 mois de l’année à l’écriture et à la réalisation. Quatre ans d’effort pour faire un premier film. « Invendable ». « Personne ne le verra ».  « Trop obscur, trop nombriliste » déclare-t’il. Mais l’histoire de Vincent l’a changé. Quand il écrit maintenant ses personnages ont plus de chair, ils sont plus complexes, plus nuancés. « Il y a des émergences de Vincent parfois quand j’écris. » « Et lorsqu’il apparaît, il est là comme je le connais – préservé » me précise-t’il. Il dit être heureux de ça, d’avoir préservé l’image de Vincent, à ses yeux à minima.

Vincent, infirmier de secteur psychiatrique. Sa femme Rachel, infirmière psy elle aussi. Un an après leur mariage, deux ans après leur PACS, un accident de voiture l’a précipité dans le coma. Rachel n’a pas signé la tribune rédigée par François et par plusieurs frères et sœurs de Vincent, parue récemment dans Le Monde, qui réclamait l’arrêt de l’alimentation et de l’hydratation artificielle. Elle y est pourtant favorable. « Rachel veut se lier à vie à Vincent en décidant seule de sa mort. », selon François. Rachel a fait appel, le 28 Janvier dernier, devant le conseil d’Etat, de la décision du tribunal administratif de Châlons en Champagne favorable aux parents de Vincent. Le CHU de Reims, où Vincent est hospitalisé, le 29 Janvier. François, le 29 Janvier aussi. « J’ai appris par la presse qu’elle faisait appel, après, j’ai fait appel aussi.»

La mère de François, infirmière, était paysagiste. François avait 15 ans lorsqu’elle a repris ses études.  Le père de sa mère, Pierre, le père de Vincent, gynécologue à la retraite, militant anti-avortement, « pro-vie ». Sa femme Viviane, anciennement secrétaire du cabinet de son mari. François. Rachel. Tous et toutes se font face autour du lit de Vincent. Le docteur Eric Kariger, membre du Parti Chrétien Démocrate, contre l’euthanasie, le médecin de Vincent, au centre du conflit familial, argumente en faveur d’un arrêt des « traitements » : «Pour moi, il n’y a pas de doute (…) Aucune loi, aucune religion ne défend le principe de souffrir. Je ne suis pas pour la vie à tout prix, même si jamais je ne donnerais la mort. Reste qu’à un moment, la médecine doit savoir se retirer.» Il a réuni par 3 fois un conseil de famille, le 27 Septembre 2013, le 7 Novembre 2013, le 11 Janvier 2014. Sans succès. « Viviane est persuadée de savoir mieux que quiconque ce que veut Vincent, mieux que son fils même, puisqu’elle lui a donné la vie » dit François.

François a réalisé douze compact disc de compilations pour Vincent. Il les lui fait écouter quand il lui rend visite. « On avait les mêmes goûts musicaux. » François me parle, je prends des notes, sa phrase m’a échappé. Il se répète. « Tu n’as jamais remarqué ? Toutes les familles de cinglés sont punies par un artiste en leur sein. Un jour ou l’autre. » Quand François vous regarde, il y a dans ses yeux cette évidence : il est cet artiste. C’est un peu comme si le destin en avait décidé ainsi.

Et quand tout ça sera fini ? François réfléchit, il s’arrête brièvement. « S’ils gagnent au Conseil d’Etat, ils ont un boulevard devant eux. » Et si le conseil d’Etat prend position contre l’acharnement thérapeutique ? Quand on arrêtera d’alimenter Vincent et de l’hydrater ? Quand il sera mort ? Que va-t’il faire ? J’insiste. « Je reprendrai mes cours de droit. Je continuerai d’écrire, de vouloir faire des films. En ce moment, j’écris un scénario sur l’histoire de Vincent. »  Et votre famille, quand Vincent sera mort ? Il fait une pause de nouveau, un peu plus longue. Puis d’un trait il me dit : « Après, je n’aurai plus aucune raison de les voir ou de garder contact avec eux. »

Texte : Mathieu Nocent

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