Ma lettre à Béatrice Bourges

Manifestation pro Mariage Pour Tous, Paris, 27 janvier 2013. ©Agnès Varraine-Leca

Manifestation pro Mariage Pour Tous, Paris, 27 janvier 2013. ©Agnès Varraine-Leca

Chère Béatrice,

Le 21 janvier dernier, l’Assemblée Nationale a voté un amendement permettant de rayer l’expression « en bon père de famille » du code civil, du code de la consommation et du code de l’urbanisme et de la remplacer par l’adverbe « raisonnablement ».

Si j’en crois l’économiste Jean-Marc Daniel qui s’exprime sur BFM Business, la formule « en bon père de famille » – qui vient du latin « bonus pater familias » – n’a  rien de sexiste ou de méprisant pour les femmes. « Pater », le père en latin, voulant dire « chef », « pater familias » désignant le chef d’entreprise ou – au choix – le propriétaire terrien, cette expression n’ayant rien à voir avec la famille, on ne saurait – en l’utilisant – déconsidérer les femmes. Il n’y a nul sexisme dans cette expression, mais une réalité qui ne peut être niée : le monde de l’entreprise et le monde politique ont – de tout temps – été des sphères masculines.

De quel droit – nous dites-vous Béatrice – nous autorisons-nous à réécrire l’histoire ? De quel droit demandons-nous à ce que les hommes et les femmes soient mis sur un plan d’égalité y compris par le biais sournois du langage ?

Depuis le mois de mars, vous nous jouez la rupture avec la Manif Pour Tous, mouvement trop « bisounours » à votre goût – la fondation Lejeune, Alliance Vita, toutes ces personnes si modérées depuis tant d’années sur les questions de société. Vous avez préféré vous engager ailleurs – auprès de gens beaucoup plus fréquentables, le Bloc Identitaire, le GUD, l’Action Française… – pour continuer (je vous cite) « à incarner cet esprit de résistance contre un régime, un système qui empêche la vie sous toutes ses formes de s’exprimer. »

Et ce système aurait un langage : la « novlangue socialiste » si bien décryptée par vos amis du Figaro qui relaient à longueur de journée vos propres éléments de langage – pêle-mêle : dictature, propagande, égalitarisme, rééducation des mentalités, police de la pensée, théorie du genre …  Ah cette fameuse théorie du genre qui – sous prétexte de déconstruire les stéréotypes de genre – chercherait en fait à « détruire l’identité sexuée ».

Si j’ai bien compris, Béatrice, votre combat à vous c’est que je me virilise. Que je sois un homme, un vrai, que je marque ma différence avec les femmes, que je roule des épaules – surtout pas des hanches – le buste en avant, un mélange improbable d’Aldo Maccione et d’Hommen. Que je sois un bon père de famille tels qu’ils l’étaient autrefois, absents, trop occupés à ramener de l’argent à la maison, puisque enfin depuis que l’Homme est Homme c’est le rôle qui lui est attribué. Que je sois l’un de ces hommes que j’ai entendu dire dans mes plus jeunes années : un enfant, avant trois ans, c’est un tube digestif, ça mange, ça boit, ça dort, aucun intérêt.

Votre combat à vous, Béatrice, c’est que j’élève ma fille entourée de rose, jamais de bleu, que je lui lise tous les soirs des contes dans lesquels elle rêvera lascivement d’être enlevée par un prince charmant. Dans l’attente, elle apprendra à coudre, à repasser, à tricoter, à passer l’aspirateur, à préparer de bons petits plats – bref, à être une femme désirable et utile pour son futur époux, puisque enfin – depuis que la Femme est Femme c’est le rôle qui lui est attribué.

Dans votre monde à vous, je me serais découvert homosexuel, j’aurais décidé d’être attiré par les femmes plutôt que par les hommes – puisque enfin depuis que le Monde est Monde il en est ainsi. J’y aurais mis tant de panache que j’aurais réussi à être séduit par une femme. Elle serait devenue mon épouse. J’aurais fermé les yeux quand on aurait fait l’amour – m’imaginant un corps d’homme devant moi pour maintenir mon érection puisque malgré toute mon énergie les corps masculins auraient continué exclusivement à m’attirer. Nous aurions eu une fille ensemble. Un an, deux ans, cinq ans. Ma femme se serait lassée de me voir fermer les yeux pendant l’amour. Nous nous serions souvent disputés. Nous aurions fait chambre à part. Elle aurait découvert mes escapades sexuelles, me surprenant une nuit sur notre Minitel à dialoguer sur un site gay. Je lui aurais expliqué mon attirance de toujours pour les hommes. Elle aurait accusé le coup. Elle aurait pleuré, moi pas (puisqu’une femme pleure, pas un homme). Elle aurait voulu partir, elle aurait voulu divorcer, je l’aurais menacée de lui couper les vivres. En réponse, elle m’aurait menacée de faire savoir mes « déviances » à mon entourage, à mon travail – puisque je n’aurais mis personne dans la confidence de mon inavouable secret. Je lui aurais coupé les vivres. Elle aurait réfléchi, pesé le pour et le contre. Elle aurait finalement décidé de rester, nos chambres plus que jamais séparées, bonjour bonsoir, plus que quelques mots au diner. Mon secret toujours intact. Et notre fille dans sa chambre rose, déguisée en princesse, lisant des contes de fée.

Vous voyez, Béatrice, je vous vois entamer un « jeûne spirituel » pour défendre toutes ces belles idées aux couleurs surannées et je vous trouve courageuse. Je vous entends dire : « Moi je me bats vraiment pour mon pays, car je pense qu’on est en train de tuer l’âme de nos enfants. Cela fait un an que l’on proteste et qu’on ne nous écoute pas. Que puis-je faire de plus que donner ma personne ? Ce sera dur mais cela prouvera qui je suis et qui sont les gens qui m’entourent. » Tous ces efforts, ce don de votre corps pour nous sauver – moi, ma fille, ma famille – du bonheur que nous vivons aujourd’hui. Toute cette énergie pour nous remettre dans le placard des secrets, de la clandestinité et de la honte.

Venez, approchez-vous, tendez l’oreille, j’ai quelque chose d’important à vous dire … Là, là, un peu plus près encore … Maintenant, c’est bon … Vous savez quoi ? … Vous n’y arriverez pas.

Texte : Mathieu Nocent

Merci à Agnès Varraine-Leca pour sa photo. Pour voir son site, c’est ici.

Publicités

2 réflexions au sujet de « Ma lettre à Béatrice Bourges »

  1. perot

    Magnifique texte …. Béatrice approche toi, encore plus près … « tu n’y arrivera pas ! » à plusieurs voix, tu entendras sans doute, et peut-être finiras tu par nous écouter !

    Répondre

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s