La guerre de l’utérus

Marche pour la vie, manifestation contre l'IVG, Paris, 19 janvier 2014. ©Agnès Varraine-Leca

Marche pour la vie, manifestation contre l’IVG, Paris, 19 janvier 2014. ©Agnès Varraine-Leca

Parmi les revendications de la Marche pour la vie ce week-end, il y avait cette pancarte qui m’a interpellée:
« Faudra-t-il aller en Espagne pour le garder? »

À la fois absurde – aucune loi n’oblige les femmes à avorter en France – et de mauvaise foi – ceux qui affichent une volonté claire d’influencer le choix des femmes, ce sont justement ceux qui posent cette question, pas ceux qui demandent l’accès à l’IVG -, elle n’en est pas moins révélatrice de toute la pensée et du discours du mouvement provie.

Petite démonstration:

1) Garder une grossesse deviendrait l’exception quand l’avortement est autorisée par la loi. Pourtant, le taux de naissances dépasse de loin le nombre d’IVG en France (en moyenne 800 000 naissances par an contre 200 000 IVG ces dernières années, voir par exemple les chiffres de la Dress). La plupart des femmes enceintes choisissent de continuer leur grossesse – même que ça leur arrive d’être très heureuses en voyant le résultat positif du test de grossesse.

2) Vous trouvez que le premier point manque de nuance? En effet, il y a des grossesses qui sont désirées, planifiées, attendues… et puis d’autres qui le sont moins, voire pas du tout. Mais pour ceux qui « défendent la vie », il n’y a aucune distinction entre les deux situations. Une grossesse est une grossesse. Désirée ou pas.

3) D’ailleurs, on n’utilisera pas le terme de « grossesse », mais de « bébé » ou d’ « enfant ». On dit le garder, pas garder la grossesse. Grossesse = enfant. IVG = meurtre.

4) Mais traiter de meurtrières les femmes qui choisissent l’IVG serait tout de même… pas très catholique, ou en tout cas pas très politiquement correct. C’est pour cela que la plupart des associations provie –  mis à part les plus radicaux comme SOS Tout-petits de l’historique Xavier Dorr qui s’est illustré avec des opérations commandos dans des blocs opératoires et qui a essuyé une énième condamnation en septembre dernier pour avoir fait irruption dans un centre de planning familial -, bref, à part Dorr et ses amis, la plupart des associations utilisent un discours plus sournois. Comme parler systématiquement de « bébé » au lieu de « foetus ». « Le » garder.

5) Dans cette logique, la femme qui choisit l’IVG est par conséquent une victime, et non un assassin. (Les assassins étant plutôt les médecins, les sages-femmes, les infirmières impliqués d’une manière ou d’une autre dans l’acte médical, quand ce ne sont pas les politiques qui autorisent l’accès à l’IVG.)

6) Une victime étant par définition quelqu’un qui n’a d’autre choix que de subir, une femme qui choisit l’IVG ne peut pas le choisir vraiment. Elle a peut-être l’impression de choisir, mais elle ne choisit pas. Elle ne peut qu’être influencée par l’entourage, par la société, par les médecins, par les proches… mais jamais il ne peut s’agir de son propre choix, éclairé, conscient et revendiqué – puisqu’une victime ne choisit rien.

7) Puisque les femmes sont par définition des victimes incapables de choix, dès lors que la loi autorise l’IVG, celle-ci se « banalise », au point de devenir une quasi-obligation. « Le garder » serait tellement difficile qu’il en deviendrait presque une exception, un parcours du combattant, une « lutte pour la vie ». Retour au point 1.

Bref, interdire l’IVG, c’est sauver des vies. Non seulement les vies des « bébés » mais aussi celles des femmes en les sauvant de leur statut de victime et en leur rétablissant leur « droit de porter la vie ».

Dans ce discours, parler du choix de la femme devient totalement inopportun. La grille de lecture des « pro-vie » ne laisse aucune place à cette notion-là. L’utérus des femmes, organe politique par excellence comme l’a si bien écrit Beatriz Preciado et d’autres avant elle (relisez par exemple l’excellent petit livre de Véronique Nahoum-Grappe, « Le féminin »), ne peut être qu’un champ de bataille où se confrontent la loi et les convictions religieuses, et où le choix de la femme en question, avec son histoire, sa situation de vie et ses convictions n’ont aucune existence possible.

Dans ce discours, il n’y a pas de place non plus pour la réalité historique qui nous enseigne que partout dans le monde, et depuis toujours, les femmes ont su mettre un terme à une grossesse non-désirée. Avec plus ou moins de risques pris pour leur santé, pour leur vie à elles. Les femmes ont toujours su choisir, même quand le choix – que ce soit celui de continuer une grossesse ou de lui mettre un terme – a pu leur coûter beaucoup. Et les drames ne sont pas là où les voient les pro-vies, ils sont dans les vies écorchées ou parfois détruites quand une femme est obligée d’aller contre son choix, quel qu’il soit, ou quand elle ne peut exercer son choix dans des conditions qui respectent sa vie et sa personne.

Les drames, ce sont des histoires comme celle de Clotilde Vautier, décédée à 28 ans, et dont la fille Mariana Otero, réalisatrice, raconte le destin dans « Histoire d’un secret » (2003).

Alors, « faudra-t-il aller en Espagne pour le garder »?

Non. L’avortement forcé est interdit en France, tout comme l’est l’entrave à l’IVG. La loi protège aussi celles qui choisissent de poursuivre leur grossesse, que ce soit par conviction religieuse, par désir de devenir parent, par envie d’être enceinte, par lubie d’avoir un bébé, par envie de faire un petit-frère ou une petite-soeur parce qu’un enfant unique c’est pas terrible, pour sauver un couple qui bat de l’aile, pour revivre encore une fois une grossesse. Pour les mille et une raisons qui font que des enfants continuent de venir au monde.

Personne ne leur demande de se justifier de leur choix.
Et personne ne doit demander à une femme de se justifier son choix quand elle choisit l’IVG.

Texte: Taina Tervonen

Merci à Agnès Varraine-Leca pour sa photo. Pour voir son reportage photo sur la Marche pour la vie, c’est ici. Et son site, c’est ici.

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4 réflexions au sujet de « La guerre de l’utérus »

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